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Du bucolique à l’allégorie : un demi-siècle d’éventails

Présentation de la collections d’éventails du musée Sainte-Croix de Poitiers.

La collection du musée Sainte-Croix de Poitiers

La collection d’éventails conservée au Musée Sainte-Croix date principalement de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les éventails exposés ici reflètent le goût de l’époque et son évolution, des scènes galantes et de la profusion des décors floraux privilégiés sous le règne de Louis XV, jusqu’aux résurgences de l’Antiquité qui apparaissent dans la production de l’avènement de Louis XVI à la Révolution. La variété des matériaux et des techniques, ainsi que l’utilisation de l’éventail comme vecteur de messages liés à l’actualité artistique, archéologique puis politique, reflet de la mode et des changements de la société, montrent le rôle important joué par cet accessoire, qui connaît véritablement son âge d’or à la fin de l’Ancien Régime. Objets aussi somptueux que fragiles, les éventails de la collection du Musée Sainte-Croix constituent un ensemble exceptionnel de cette période, au croisement de la mode, du goût et de l’histoire.

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Le texte ci-dessous est un extrait présentant le langage de l’éventail sous le règne de Louis XV :

Bâiller derrière son éventail : va-t-en, tu m’ennuies.
Lever l’éventail vers l’épaule droite : je te hais.
Abaisser l’éventail fermé vers le sol : je te méprise.
Effleurer son oeil droit de son éventail fermé : quand te verrai-je ?
Faire signe vers soi de l’éventail fermé : j’ai tout le temps envie d’être avec toi.
Menacer de l’éventail fermé : ne sois pas trop audacieux.
Soulever l’éventail de sa main droite : m’es-tu fidèle ?
Cacher ses yeux derrière son éventail : je t’aime.
Proposer un éventail : tu me plais beaucoup.
Dissimuler son oreille gauche sous son éventail fermé : ne dévoile pas notre secret.
Porter l’éventail à son coeur : je t’appartiens pour la vie.
Refermer très lentement son éventail : j’accepte tout.

V. Pokrovski, L’Élégante dans la littérature satirique du XVIIIe siècle, Moscou, 1903, p. 43.

Les techniques de fabrication de l’éventail au 18e siècle

L’éventail, objet fragile et délicat, colifichet caractéristique de l’économie de l’Ancien Régime, concourt à l’industrie du luxe et de la mode dans le Paris du XVIIIe siècle. En effet, sa production est régie par plusieurs décrets édictés à partir de 1664, institutionnalisant les métiers et les corporations d’éventaillistes et de tabletiers. Seuls les maîtres éventaillistes — peintres et monteurs d’éventails — peuvent vendre des éventails. La corporation des tabletiers a le monopole de la fabrication des montures d’éventail.
Chaque atelier, qu’il s’agisse de celui d’un tabletier ou d’un éventailliste, était dirigé par un maître. Il a sous sa direction des compagnons, des ouvriers et des apprentis. Ainsi l’éventail, avant d’être agité, doit passer entre les mains de plusieurs artisans.

 

La tabletterie

Les maîtres tabletiers soustraitent souvent la production des montures à des paysans de l’Oise, dans le district de Méru. Ces ouvriers travaillent le soir ou les saisons d’hiver, peu propices à l’agriculture, à la fabrication des montures, afin d’agrémenter leur revenu. Les tabletiers leur fournissent la matière première – os, nacre, corne, ou bois plus ou moins précieux –, et le modèle à suivre. Dans un premier temps, l’ouvrier doit débiter le matériau et lui donner la forme retenue pour la gorge et le panache. Ensuite, il doit façonner la pièce, c’est-à-dire ciseler les contours, dessiner la gorge, graver les détails et coller les bouts. L’opération suivante voit intervenir le polisseur qui gomme toutes les marques laissées par les outils et les assemblages de matériaux. Après quoi un compagnon pratique le reperçage. Cette étape très minutieuse nécessite une grande patience et une rigueur tout aussi importante pour créer les jours sur les montures. Pour ce faire, le reperceur réalise une petite incision dans le bois, dans laquelle il y enfile une lame de scie et coupe l’ajour en suivant le modèle tracé. Certains brins et panaches comptent jusqu’à 6000 jours, ce qui nécessite des mois de travail.

 

L’éventailliste

Les artistes chargés du décor doivent travailler une surface en demicercle et doivent tenir compte des plis de l’objet dans les calculs des perspectives. Les sujets varient au fil des modes, même si la production du milieu du XVIIIe siècle est essentiellement occupée par des pastorales, bucoliques et sensuelles. Les artistes s’inspirent des oeuvres en vogue. Plusieurs peintres peuvent intervenir sur une même feuille. Un premier exécute le paysage et les décors, un second les personnages et un troisième les ornements. Une fois les feuilles peintes, elles sont savamment pliées et collées, formant l’avers et le revers de l’éventail. Quand la colle est sèche, l’ouvrier sonde la jointure des deux papiers à l’aide d’une petite tige de métal, afin de pouvoir enfiler les bouts de la monture. Lorsque ces deux étapes sont effectuées, une bande de papier, ou de tissu est collée ou brodée au sommet des feuilles pour les maintenir entre elles.

La fin du XVIIIe siècle voit plusieurs nouvelles techniques se développer, notamment l’emploi de tissus, qui, associé à des montures plus fines, appelées squelettes, allège considérablement l’éventail. En outre, ces étoffes permettent l’ajout de sequins et de broderies. La mode de l’éventail qui se répand nécessite un accroissement de la production, ce qui développe l’emploi d’estampes plutôt que de gouaches faites à la main. La pratique de l’impression, déjà employée en Angleterre depuis les années 1720, permet aux éventaillistes industrieux d’écouler plus d’éventails et de suivre l’actualité, notamment sous la Révolution. La loi du 14 juin 1791, qui supprime les corporations et proclame la liberté d’entreprendre, permet à des imprimeurs ou des éditeurs de produire et vendre des éventails. Toutefois, ces éventails n’atteignent pas la qualité de ceux produits par les éventaillistes de l’Ancien Régime.

Glossaire technique

  1. Bélière : anneau ouvert qui reçoit un gland ou une dragonne.
  2. Bouts : partie d’un brin caché qui supporte la feuille.
  3. Brin : intégralité d’une baguette portant la feuille. Il y en a autant que de plis, ils sont constitués du bout et de la gorge.
  4. Épaule : partie renflée du panache.
  5. Gorge : partie inférieure de la monture, non dissimulée par la feuille qui est la partie supérieure de l’éventail en papier, en soie ou en taffetas… Elle peut être simple ou double.
    Gorge : partie inférieure de la monture, non dissimulée par la feuille.
  6. Panache ou maître-brin : partie extérieure de la monture, visible lorsque l’éventail est fermé. Le contre-panache est le panache opposé. (6)
  7. Rivure : rivet et paire d’yeux maintenant les brins et les panaches. (7)
  8. Tête : partie renflée du bas où est installée la rivure. (8)
  • Monture ou bois : partie rigide de l’éventail composée des brins et des panaches. Peut se dire « bois » même s’il s’agit d’ivoire, de corne, de nacre…
  • Pli : partie de la feuille plissée sur laquelle est collé le bout. Le contre-pli est libre. Chaque pli est collé à un bout.
  • Sequin : ornement brillant circulaire, aplati ou convexe, employé en particulier pour orner des dentelles, des tissus ou des broderies.

    Le mot de la fin

    Cet exceptionnel ensemble d’éventails conservé dans les collections du Musée Sainte-Croix révèle à lui seul toute l’évolution que connaît cet objet dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. S’il s’impose à cette époque comme l’accessoire indispensable pour paraître à la cour et dans la société aristocratique, l’éventail est aussi le support où se croisent les influences artistiques et techniques de l’époque. La présente exposition, dont la partie en salle a été divisée en deux temps notamment pour des questions de préservation des objets, reflète cette succession de sujets : les scènes galantes et pastorales du règne de Louis XV, bordées de motifs floraux, cèdent progressivement la place à la rigueur des scènes antiques privilégiées avec l’essor du Néoclassicisme. Certains éventails arborent des scènes inspirées de la peinture contemporaine : décors Rococo, pastorales galantes de Boucher ou de Fragonard, ruines et caprices d’après Hubert Robert ou encore reproductions de fresques et décors de l’Antiquité gréco-romaine, comme le montre l’éventail reproduisant les Noces Aldobrandini.

    Sous la Révolution, l’éventail devient le vecteur des idées politiques nouvelles, contrastant ainsi avec la légèreté des sujets bucoliques qui se maintiennent à la fin de l’Ancien Régime, véritable âge d’or de l’éventail. En s’adaptant à l’actualité artistique puis politique, l’éventail revêt une place importante dans les us et coutumes de la société jusqu’à son déclin. Son exécution fait intervenir une multitude d’acteurs, de la conception de la monture à la peinture de la feuille, pour laquelle se succèdent souvent plusieurs peintres, comme le montre la sélection exposée.

    Enfin, si l’éventail cesse d’être utilisé au moment de la Première Guerre mondiale, il devient par la suite un objet de collection prisé, comme le montre également la riche collection du Musée Sainte-Croix, constituée d’un peu plus d’une vingtaine de pièces et dont les onze éventails présentés dans le cadre de cette exposition sont issus du don Rivaud du 10 décembre 1961.

    Crédits

    Cette présentation est une adaptation du livret réalisé pour accompagner l’exposition “Du bucolique à l’allégorie : un demi-siècle d’éventails La collection du musée Sainte-Croix dévoilée”.
    Cette exposition, montée dans le cadre d’un projet tuteuré, est l’œuvre de Mathilde BERTHON, Elsa DENICHOU, Inès FERRON, Mathieu FONROQUES et Louis GARREAU, étudiants du Master 2 Histoire, civilisations, patrimoine, parcours Histoire de l’art, patrimoine, musées de l’Université de Poitiers, sous la direction d’Aude NICOLAS, docteur en histoire de l’art, diplômée de l’École du Louvre, chercheur associé au Criham – UR 15507 de l’Université de Poitiers et à l’équipe de recherche de l’École du Louvre.