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André Lemoyne

homme du Livre et homme des livres

Parcours d’un honnête homme angérien de conviction promis à une belle carrière juridique, mais qui la sacrifie, face à un Second Empire détesté. Entre liberté de création poétique et travail ouvrier au service des lettres, André Lemoyne construit sa vie modeste entièrement tournée sur la poésie.

« Plutôt la misère que la honte ! »

« J’aime mieux être artisan que magistrat, gagner ma vie à la sueur de mon front que servir aux basses œuvres de la tyrannie ». Ainsi s’exprime en 1852 André Lemoyne, jeune docteur en Droit, futur poète. Républicain de la première heure, il a fait partie des étudiants protégeant Lamartine lors de son Discours sur le drapeau le 25 février 1848. Déjà auteur de quelques “poésies nationales”, on sent poindre sa future vocation. La Patrie en deuil, Un soir de Quatre-vingt-douze, Le Vengeur, chant républicain dans lequel il exalte sa passion pour son pays :

Ma belle France, alors, jeune républicaine,
Des grandes nations était la souveraine,
Et les rois se courbaient devant sa majesté.

L’avènement du Second Empire est pour lui un déchirement empiré par sa situation familiale. Son père, notaire devenu banquier, est ruiné. Pour désintéresser les créanciers, André sacrifie le peu qu’il possède, hérité de sa mère, et doit subvenir à ses besoins. Son doctorat en droit pourrait lui ouvrir des portes dans l’administration impériale, mais fidèle à ses convictions, il opte pour cette vie laborieuse de « prolétaire » dont il dénonçait la condition en 1848 :

Ah ! Quand s’achèvera tout ce labeur pénible

Qui sur un sol ingrat t’a ployé si longtemps ?

La poésie consolatrice

Il entre comme ouvrier à l’imprimerie Firmin Didot. Pendant 27 ans, il sera successivement typographe, correcteur, commis aux écritures et enfin chef de la correspondance.

André – en vérité Jean-Baptiste Camille –  né le 27 novembre 1822 dans une demeure bourgeoise de Saint-Jean-d’Angély, habite désormais une chambre de bonne, au sixième étage d’un hôtel parisien. Sa fenêtre donne sur les jardins de l’École des Ponts-et-Chaussées, il y contemple les ébats des oiseaux et y puise son inspiration. Il s’accommode de sa nouvelle condition avec philosophie grâce à la poésie qui devient son refuge et sa consolation : privé de sa campagne saintongeaise, il la rêve et l’écrit.

Ses premières œuvres, publiées dès 1850 dans plusieurs revues littéraires, sont  regroupées en petites plaquettes, à tirages limités. En 1865, un recueil plus conséquent Les Roses d’antan sort des presses de Firmin-Didot. D’autres volumes vont suivre : Les Charmeuses ; Paysages de mer et fleurs des près ; Légendes des bois et chansons marines

De la casse d’imprimerie au Parnasse

Tout en poursuivant sa carrière d’ouvrier imprimeur, il rejoint les salons littéraires où il se lie d’amitié avec François Coppée qui l’évoque ainsi : « Oh l’excellent homme !… Oui, le voilà, toujours vêtu du même haut chapeau de soie, paletot flottant, pantalon très large ! Le voilà petit, maigre et sec, le profil net et fin, l’œil vif, le teint sanguin, la paix de l’honnête homme dans le cœur ! Il avait vingt ans de plus que la plupart d’entre nous. Mais il n’était ni le moins jeune d’humeur et de sentiments, ni le moins gai, ni – tranchons le mot – le moins gamin ». Les parnassiens le reconnaissent comme un des leurs. Mais si la virtuosité de son écriture le fait rejoindre cette école poétique qui privilégie le style, son humanité, sa candeur et sa simplicité le distinguent néanmoins de ses confrères. Sa poésie est picturale et musicale :

Le bouvreuil a sifflé dans l’aubépine blanche ;
Les ramiers, deux à deux, ont au loin roucoulé
Et les petits muguets, qui sous bois ont perlé,
Embaument les ravins où bleuit la pervenche.

Sainte-Beuve préface un de ses ouvrages et résume ses vers en ces mots : « Ce sont des gouttes d’ambre cristallisées en poésie. » Jules Vallès le décrit comme « un paysagiste en poésie, un paysagiste que frappent tous les murmures et que pénètrent tous les parfums de la nature. »

Le poète des chastes années de Verlaine

Paul Verlaine, qui  a découvert André Lemoyne « à un âge où on est chaste encore », lui consacre une monographie[1] révélant qu’il le classe parmi les poètes ayant marqué ses jeunes années parmi Hugo et  Baudelaire ! De Lemoyne, il admire la « belle simplicité, la correction non pédante, l’effet sans l’effort qui sont la caractéristique pure du talent. » Il avoue connaître par cœur certaines de ses strophes dont celle-ci qui décrit une maison déserte :

Tous les petits grillons frileusement blottis
Qui, le jour de Noël avaient le cœur en joie,
Ne voyant plus l’hiver de sarment qui flamboie
Pour un autre foyer tristement sont partis.

Verlaine salue aussi l’homme : « Lemoyne vit dignement d’un bel emploi dans la maison Didot. C’est l’homme du Livre comme c’est l’homme d’un livre. Quoi de plus noble et de plus logique ? Mais c’est aussi l’homme de la Nature merveilleusement traduite, du cœur combien finement deviné, de la femme sue et impeccablement appréciée, dite à ravir. Et quoi de mieux ? »

Portrait d'André Lemoyne par Ernest Hérisson

Portrait d’André Lemoyne (1901) par Ernest Hérisson

Huile sur toile de la Société d’Archéologie de Saint-Jean-d’Angély, mise en dépôt au musée.

Le poète ouvrier récompensé

En 1864, Jean-Baptiste Sanson de Pongerville[2], en grand costume, vient au nom de l’Académie française le saluer dans l’atelier de l’imprimerie Didot. Il apprend à Lemoyne dans sa blouse de travail que la grande institution vient de lui décerner un prix.[3] L’Académie couronnera son œuvre trois autres fois : en 1876, 1885 et 1893.

En 1877, il est fait Chevalier de la Légion d’Honneur pour son œuvre littéraire. Deux romans, quelques nouvelles et une dizaine de recueils de poésie en constituent l’essentiel. À partir de cette époque, sa condition s’améliore : il est nommé bibliothécaire-archiviste de l’École des Arts Décoratifs. Mais, fidèle à son passé, il conserve pieusement comme une relique sa blouse d’ouvrier à côté de sa Légion d’Honneur.

Repos éternel en terre natale

Son nouvel emploi lui permet, à l’automne de sa vie, de s’offrir des congés plus fréquents dans sa chère Saintonge. En 1906, « Petit vieillard au teint fleuri, à la mine sympathique, trottinant comme un petit oiseau », comme le décrit un de ses amis d’enfance, il revient définitivement s’installer à Saint-Jean-d’Angély.

Ne vient-il pas un jour où le vieillard paisible
Doit reposer enfin sa tête à cheveux blancs ?

Comme dans son poème « Le prolétaire », la mort ne tarde pas : il s’éteint le 3 mars 1907.

Dès l’annonce de son décès, ses nombreux amis et le grand monde des Lettres, littérature et imprimerie réunies, lui rendent hommage unanimement : on salue à la fois le grand poète, l’homme modeste et l’ouvrier du livre.

Les vers qu’il avait dédiés à un poète en 1861, peuvent lui servir d’épitaphe :

Tu peux dormir enfin, pauvre homme de génie !
Ta mémoire ici-bas sera longtemps bénie
Par tous ceux que ta voix de poète a charmés,
Par les cœurs pris d’amour sans espoir d’être aimés.

 

Les femmes connaîtront la place où tu reposes ;
Plus d’une y répandra des larmes et des roses.
Dors en paix, dors en paix, grand homme tourmenté.
La Grèce d’autrefois t’eût compté pour un sage,
Toi qui, pleurant du cœur, souriais du visage (…)

Monument à la mémoire d’André Lemoyne (1901)

par Pierre-Marie Poisson pour le buste et Émile Peyronnet pour la jeune femme

Un comité se crée pour ériger un monument à sa mémoire. Celui-ci réalisé par les sculpteurs Émile Peyronnet (1872-1936) et Pierre-Marie Poisson (1876-1953) est inauguré à Saint-Jean-d’Angély le 31 octobre 1909.

[1] La Revue des hommes d’aujourd’hui, n° 398, 1892 : André Lemoyne par Paul Verlaine

[2] Jean-Baptiste Sanson de Pongerville (1782-1870), poète, est élu le 29 avril 1830 au fauteuil 31 à l’Académie française.

[3] Prix Montyon

Fin d’avril

Le rossignol n’est pas un froid et vain artiste
Qui s’écoute chanter d’une oreille égoïste,
Émerveillé du timbre et de l’ampleur des sons :
Virtuose d’amour, pour charmer sa couveuse,
Sur le nid restant seule, immobile et rêveuse,
Il jette à plein gosier la fleur de ses chansons.

Ainsi fait le poète inspiré. – Dieu l’envoie
Pour qu’aux humbles de cœur il verse un peu de joie :
C’est un consolateur ému. – De temps en temps,
La pauvre humanité, patiente et robuste,
Dans son rude labeur aime qu’une voix juste
Lui chante la chanson divine du printemps.

André Lemoyne (1822-1907)
Recueil : Les Charmeuses, 1864.

Sources :

L’écho saintongeais du 3 septembre 1905, du 4 et 11 novembre 1909, du 1er septembre 1929 : articles d’Alfred Brun, Louis-Claude Saudau et Maurice Forlacroix

L’écho de Jarnac du 31 octobre 1909, article de Jean Mousnier

Le correspondant du 25 septembre 1923, L’amitié de deux poètes André Lemoyne et François Coppée par Jean Monval

Texte rédigé par Brigitte Derbord pour le musée des Cordeliers de Saint-Jean d’Angély.