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Le diorama de la Traine de Drague TD6

Réalisé par Claude Robin en 1989 lors d’une exposition temporaire sur la drague D6, ce diorama représente en modèle réduit au 1/100e,  la traine de dragage (ou train de drague)  formée par la drague D6 associée à son porteur de vase le Saint-Marc (qui s’éloigne pour évacuer son chargement) et au petit lamaneur le Remora, utilisé pour déplacer les ancres de la drague.

Le diorama présente le fond vaseux, la surface de l’eau étant matérialisée par un plateau de plexiglas.  en rouge, la tour Richelieu marque l’extrémité nord de l’ancienne digue donc il sera également question ici…

Un port constamment envasé

Juste après la baie de la Somme, la façade charentaise détient la deuxième place du plus fort envasement de son littoral en France. Une situation particulière et complexe : les courants et les marées propagent et déposent les sédiments issus de la Charente, la Seudre et la Garonne, sédiments également pris sur l’érosion des falaises calcaires lors des fortes marées et des tempêtes. D’autre part,  les activités ostréicoles et mytilicoles dans le pertuis génèrent et forment autant de pièges à vase, comme les digues et les poldérisations réalisées par l’homme depuis des siècles pour se protéger des caprices du temps et conquérir des terres. Enfin, l’île de Ré fait écran aux déferlantes de l’océan venant de l’ouest, limitant considérablement l’évacuation au large des sédiments.

Extrait d’un reportage sur l’envasement du port des minimes en 2019. Journal régional de France 3.

Le retrait de la vase… comme une relecture du mythe de Sisyphe

La totalité des ports de La Rochelle : le port de commerce et d’industrie de La Pallice, le port de pêche de Chef de Baie, le port de plaisance des Minimes et bien sûr le port historique – le Vieux-Port de La Rochelle ont subi inlassablement le comblement de leurs bassins, voies d’accès et chenaux. Et les rochelais se sont battus et se battent encore contre l’embourbement de leurs ports avec des moyens de plus en plus efficaces mais jamais définitifs.

Le dernier port, créé en 1994, celui de Chef de Baie et celui mitoyen de La Pallice sont les moins concernés. Ils sont tous les deux des ports en eau profonde et leur implantation a été en parti pensée pour limiter ce problème.

Il n’est est pas de même pour le Vieux-Port et son chenal d’accès, un problème récurrent dès l’implantation du premier port au XIIe siècle et de son faible tirant d’eau, provoquant l’échouage fréquent des navires sur les bancs de vase.

Si des chantiers de désenvasement sont régulièrement entrepris, ils commencent modestement, dérisoirement dès le moyen âge, sous la responsabilité individuelle des riverains à l’aide de pelles, de brouettes et de paniers.

Quand l’histoire humaine n’arrange pas la situation…

Un évènement est à souligner et va directement amplifier le phénomène pour le Vieux-Port : la construction sous l’ordre de Richelieu, en 1628, d’une imposante digue bloquant l’entrée du port pendant le Siège de la ville protestante s’opposant au roi de France Louis XIII.

Richelieu sur la digue de La Rochelle huile sur toile par Henri Motte, 1881

Longue de 1 500 mètres pour une hauteur de 20 mètres et une largueur à sa base de 16 mètres, cette digue appuie ses fondations sur des navires préalablement remplis de remblais et coulés. Si elle fut particulièrement efficace pour Richelieu et ses hommes entre 1627 et 1628, il fut projeté d’utiliser cette digue comme limite extérieure au vaste port se développant au delà des tours de La Rochelle.  Mais c’était sans compter sur la force des éléments qui, peu de temps avant la reddition de la ville, avaient déjà fortement dégradé cette digue.

Devenue piège à vase, il faut attendre 1672 pour y percer un chenal praticable redonnant au Vieux-Port son complet fonctionnement ou presque…

Les années passent, le tonnage des bateaux augmentent, la vase monte…

Un siècle plus tard, l’envasement cause de plus en plus de tord à l’économie rochelaise, en moins d’un siècle les tonnages des bateaux triplent pour atteindre 1 000 tonneaux en 1772. Ils mouillent donc avant la digue quand ils ne sont pas renvoyés sur Rochefort. L’entrée dans le port est de plus en plus délicate et chaque échouage, tel que celui de l’Eurial, navire de 300 tonneaux en 1785, amène son lot supplémentaire d’épaves, pièges à vase.

Déjà mis en œuvre à partir du XVIe siècle, des engins à cuillères : les cures-molles sont actionnés à la force des bras pour draguer la vase tandis que des bateaux chalands à clapets et à voile (et au surnom peu délicat de Marie-Salope) recueillent et évacuent plus au large la vase. Le système améliore un peu l’efficacité des curages du port, mais reste très contraignant. Le XIXe siècle fait évoluer encore les techniques et remplace les cures-molles par les premières drague à hottes qui utilisent encore la force des hommes manœuvrant une imposante roue pour remonter les godets qui raclent le fond. Est ce le fait que les hommes semblaient marcher sans fin dans cette roue pour que le peuple surnomma cet engin l’écureuil ?

Deux gravures présentant le Vieux-Port de La Rochelle autour de 1850, entre bateaux à voile et bateaux à vapeur.

Le temps de la vapeur

Au terme du XIXe siècle avec la révolution industrielle et la force des moteurs à vapeur, le système de drague dispose enfin d’une force motrice capable de rivaliser avec le rythme de dépôt des sédiments. Initié en 1867 par un premier engin de 28m de long capable d’extraire 400 m3 de vase par jour sur 5m50 de profondeur, il est remplacé par la Repentie de 40m de long, coulée par un bombardement en 1943. Les Ridens, vieille drague de 1908 prend le relais avant de subir à son tour une voie d’eau et de couler dans l’avant-port de La Pallice. Renflouée en 1945, cette imposante drague inadaptée au chenal du Vieux Port sera néanmoins fort utile pour le retrait des débris et épaves encombrant le port de La Pallice au lendemain de la guerre. mais en 1956, cette drague – définitivement usée –  doit être remplacée : la D6  (drague n°6) est alors rapatriée de l’estuaire de la Loire, lieu qui lui était initialement destiné, pour une mise en service à La Rochelle.

La drague D6

La drague n°6 est la dernière des dragues à vapeur qui fut utilisée pour le Vieux-Port de La Rochelle. C’est un engin motorisé par une chaudière à vapeur actionnant une chaîne de godets qui plonge pour extraire la vase.

La drague n’est pas motorisée pour sa propulsion et encore moins pour conserver son extraction et l’évacuer en pleine mer. Deux navires avaient été chargés de ce travail  : le Saint-Marc et le Bout Blanc (tout deux construits en 1931), mais seul le premier poursuivit cette mission jusqu’à la fin du service de la D6.

Pour son travail, la D6 est stabilisée par quatre ancres, son déplacement pendant le raclage du fond est contrôlé par un système de treuils permettant des déplacements longitudinaux et latéraux. Ces déplacements en diagonale sont répétés pour former un cycle de déplacement complet en 8 dit de papillonnage.

Pendant toutes ses années de service la D6, bien entretenue, fonctionne avec son système d’origine avec, tout de même, plusieurs évolutions notables dont le remplacement, en 1964-1966, des chaudières à charbons par un système au fuel. Mais le système vapeur d’origine, en circuit fermé, reste d’usage pour le fonctionnement des treuils et de la chaîne de godets.

La drague D6 en chiffre

 

Dates-clés :

Fabrication : 1906

Mise en service à La Rochelle : 1956

Fin de service : 1987

Entrée en collection : 1990

Classement Monument historique : 1992

 

Données techniques :

Longueur : 42 m ; largeur : 10 m

Poids lège : 500 tonnes

Profondeur de dragage : 5 m 50

Capacité des godets : 520 l

Volume de vase extraite par jour : 400 m³

Machine à vapeur de 170 ch

 

Modèle réduit du porteur de vase Saint-Marc

Et aujourd’hui…

Avant l’utilisation de la vapeur, les procédés employés étaient bien primitifs (…) Un jour nous verrons sans doute utiliser des dragues puissantes mues par l’électricité, munies de longues manches d’aspiration et projetant au loin les détritus qu’elles enlèvent au fond de la mer…

Émile Couneau

Émile Couneau (La Rochelle perdue), auteur de cette citation écrite en 1900, avait pour partie prophétisé l’avenir des dragues. Car aujourd’hui, si la drague Cap d’Aunis, remplaçante de la D6 n’est pas mue par l’énergie électrique (du moins pas encore), elle travaille par aspiration. Elle est totalement autonome et  elle est capable, dans un cycle d’une heure, d’aspirer, de stocker et d’acheminer les boues plus au large pour les disséminer.

Ainsi, si l’envasement des ports reste une contrainte naturelle et permanente, la technique a fait de tels progrès qu’elle garantit aujourd’hui une maîtrise journalière pour l’accès aux ports.

Présentation des opérations de dragage aujourd’hui avec le Cap d’Aunis. (source : Port Atlantique – La Rochelle)

Pour en savoir plus :

Sur le site du musée maritime de La Rochelle : https://museemaritime.larochelle.fr/un-avant-gout/les-collections/flotte-patrimoniale/drague-a-vapeur-td6

Sur le site des histoires maritimes rochelaises : http://www.histoiresmaritimesrochelaises.fr/navire/drague-td6

Schnepp Patrick,  Des siècles de lutte contre l’envasement,  in Chasse-marée n°44, histoire et ethnologie maritime

Gaubert Yves Les dragues à vapeur de La Rochelle,  in Chasse-marée n°44, histoire et ethnologie maritime

 

 

Texte et réalisation technique : Vincent Lagardère, Alienor.org, conseil des musées

Remerciements : Corinne Puydarrieux, musée maritime de La Rochelle

 

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