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Chamoiserie et ganterie à Niort

une tradition séculaire

La chamoiserie est une activité niortaise très ancienne. Dès le XIIIsiècle, la cité exportait divers produits tels que des denrées alimentaires, mais aussi de la laine, ce qui laisse supposer que l’on travaillait déjà la peau de mouton, le cheptel bovin, caprin et ovin étant important dans cette région. Retour sur une histoire dont l’origine remonte au Moyen-Âge…

Deux documents attestent de l’existence à Niort d’une importante industrie de tannerie aux XIIIe et XIVsiècles. Il s’agit de deux tarifs d’imposition datés de 1285 et 1377, conservés aux archives départementales des Deux-Sèvres, frappant toutes les marchandises entrant dans le port de Niort – la Sèvre étant alors la seule voie de communication à caractère commercial de cette région.

Nous ne possédons pas de documents iconographiques se rapportant au travail des peaux à Niort avant le XIIIsiècle. Cependant il semble qu’une tradition concernant cet artisanat existait depuis la fin de l’antiquité.

Un document écrit sous le comte Alphonse de Poitiers (1241-1271) permet la localisation précise du quartier des chamoiseurs au Moyen-Âge au Pelet (quartier de la prison actuelle), qui évoque l’étymologie latine pellis (peau, fourrure, peau tannée, cuir), quartier proche de la Sèvre, l’eau étant indispensable au travail des peaux.

L’installation des chamoiseurs aux XVIIe et XVIIIe siècles dans le quartier de la Regratterie prête à confusion et beaucoup de niortais pensent que le terme regratterie vient de ce que les chamoiseurs y grattaient les peaux. Il n’est est rien. Ce quartier avant d’être investi par ce corps de métier accueillait les regrattiers qui faisaient le commerce du sel, puis ce terme qualifia également un commerce de produits de seconde main. Il faudra attendre le XIXe siècle, pour voir les chamoiseurs s’installer dans le quartier du port.

Chamoisage : à l’origine du mot

Les auteurs d’ouvrages qui traitent des techniques de tannage et particulièrement de chamoisage conviennent que les peaux ainsi travaillées sont celles des moutons et rarement, pour ne pas dire jamais, celles des chamois, bien trop peu nombreux pour avoir fourni pendant des siècles les ateliers niortais. D’où vient donc ce terme ? C’est Y. Al-Hassan qui dans son ouvrage Sciences et techniques en Islam, nous en propose une définition logique, en rappelant que le traitement est un procédé ancien d’assouplissement des peaux à l’aide d’une matière grasse et que le terme chamois serait dérivé du mot arabe cham, qui signifie graisse.

La fête de la Saint Jean, patron des chamoiseurs et des gantiers

Depuis 1890 et jusque dans les années 1970, la fête de la Saint-Jean, le 24 juin, réunissait à Niort chamoiseurs et gantiers autour de leur saint patron. À Niort, la fête de la Saint-Jean, patron des chamoiseurs, était l’occasion de grandes réjouissances qui débutaient par une messe et se poursuivaient par un défilé suivi d’un banquet. À l’occasion de la naissance de son fils prénommé Jean-Baptiste, le chamoiseur Léon Rousseau commanda à l’atelier bordelais G. P. Dagant un vitrail pour l’église de Saint-Liguaire, où figurent, au-dessous de saint Jean-Baptiste un chamoiseur en train de délainer une peau sur un chevalet, les armes de la ville de Niort et les outils du chamoiseur-gantier : un couteau à écharner, une lunette à parer et un gant.

En savoir plus à ce sujet

Dans les chamoiseries, entreprises souvent familiales, les liens sont forts entre direction et employés. Chaque 24 juin, depuis 1890 et jusqu’à la fin des années 1970, la fête de la Saint-Jean-Baptiste, patron des chamoiseurs, est célébrée par l’ensemble du personnel. Dans l’entreprise Rousseau de Saint-Liguaire, l’un des fils porte d’ailleurs le prénom Jean-Baptiste.
Ce jour-là, patrons et ouvriers sont réunis. La journée est l’occasion de grandes réjouissances, messe, cortège, banquet et enfin feu de joie. Les enfants des employés et de la direction, vêtus de petits costumes identiques, déambulent en procession ; en tête, un enfant portant une croix tient en laisse un mouton. Les autres enfants portent une houlette factice, symbole du berger réunissant son troupeau. À l’origine, la houlette est un bâton doté à l’une de ses extrémités d’une plaque métallique en forme de gouttière destinée à arracher les mottes de terre ou à ramasser des pierres que le berger jette en direction des moutons pour réunir le troupeau.

La presse locale aime se faire l’écho de ces festivités.
Ainsi la Revue de l’Ouest du 25 juin 1891 relate la fête des chamoiseurs :
« Hier soir, les chamoiseurs ont dignement célébré la Saint-Jean. Jamais leur fête n’avait été aussi réussie. Dès que le canon s’est fait entendre, une foule énorme est accourue. Le quai de la Regratterie était pavoisé et illuminé : des lampions aux fenêtres, des lanternes vénitiennes dans les arbres […]
Des bateaux ornés se promenaient sur la Sèvre […] Le feu de joie sur l’eau n’a pas été une des moindres attractions de cette fête charmante qui s’est prolongée jusqu’à onze heures du soir […] Ce matin, au moment où nous mettons sous
presse, les chamoiseurs, fidèles à leurs bonnes et vieilles coutumes, vont à leur messe de la Saint-Jean, en cortège ».
Le 26 juin 1924, même enthousiasme dans le Mémorial des Deux-Sèvres :
« Les travailleurs de la peau à Niort restent attachés aux traditions de leur corporation […] Le cortège traditionnel s’est formé pour se rendre à l’église Saint-Étienne où devait être célébrée la messe solennelle […] le cortège précédé de la bannière corporative et dans lequel avaient pris place les directeurs et le groupe des gentils enfants costumés ».
Une chanson corporative, « La Saint-Jean », accompagne ce jour de liesse. Composée de huit couplets et d’un refrain, en voici quelques extraits parmi les plus significatifs :

Puisqu’un doux élan fraternel
Nous guide à notre fête,
Qu’en ce jour pour nous solennel
Se montre à notre tête
L’ange de la vérité,
Dans ce refrain répété,

refrain :
Chantons : Vive l’ensemble
Des chamoiseurs et mégissiers,
Que l’amitié rassemble
Aux ponceurs et gantiers !
[…]
Au champ d’honneur, dans les festins,
Brille notre industrie,
Noble de par les gants crispin
de la chevalerie
Plus d’un vaillant chevalier
Lui devait son baudrier. […]

Détail de vitrail : un chamoiseur délaine une peau de mouton
Carte postale : une équipe de mégissiers - Quai de la Regratterie (Source : Wiki Niort)
Confidences par Jules-Gabriel Hubert-Sauzeau
Gant saxe en peau de mouton (Les Fils de T. Boinot, Niort)

Carte postale figurant en groupe de mégisseurs
sur le quai de la Regratterie (Fonds documentaire des musées, CAN Niort)

Après la découverte du Canada par Jacques Cartier, la tradition et la renommée de la chamoiserie s’installent durablement. Les poitevins et saintongeais établis au Canada échangeaient des fourrures, peaux d’élan et d’orignal, des huiles de poisson contre des draperies niortaises et gâtinaises. Ces peaux d’animaux sauvages étaient tannées dans les chamoiseries de Niort à l’excellente réputation.

À partir de 1689, les guerres franco-anglaises portent un coup néfaste aux importations de matières premières. La perte de la colonie canadienne en 1763 conjuguée avec les conséquences de la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 rendent la situation de la chamoiserie niortaise difficile.

Malgré cette situation défavorable, la chamoiserie et la ganterie niortaises tiennent bon. Au début du XVIIIe siècle, on estime à 300 à 400 le nombre des ouvriers chamoiseurs et en 1744, 47 maîtres-chamoiseurs sont présents sur la ville. En 1777, la production augmente : 240 000 livres de peaux de chamois sont travaillées dans une trentaine de moulins. Pas moins de 110 femmes et enfants et 300 ouvriers vivent de ces industries.

Portrait du Comte Jean-Paul Saturnin de Pincevoir de Bousquet en tenue de chasse
Gant masculinGant masculin
Deux gantières (fonds documentaire du musée Bernard d'Agesci, Niort)
Carte postale d'une gantière niortaise (fonds documentaire du musée Bernard d'Agesci, Niort)
Jeune femme au chapeau par Julien Thibaudeau
Gant saxe (Les Fils deT. Boinot, Niort)

Carte postale : deux gantières
(fonds documentaire du musée)

Une gantière niortaise
(fonds documentaire du musée)

Les guerres de l’Empire, le blocus continental et surtout l’ordonnance de septembre 1815 supprimant les culottes de peau dans l’armée furent très préjudiciables à la chamoiserie niortaise.

Dès 1825 les niortais sont à nouveau présents sur les marchés extérieurs (Italie, Allemagne et Amérique). La ganterie se développe alors de manière spectaculaire. De 44 ateliers en 1807 on passe à 56 et 4 000 employés. Plus de 40 000 douzaines de gants sortent des ganteries.

En 1930, la chamoiserie et la ganterie étaient considérées comme les premières industries niortaises.

Un personnage clé : Thomas-Jean Main

Gravure de Thomas-Jean Main (source : Wiki Niort)

 Fils de chamoiseur, Thomas Jean Main naît à Niort le 28 mars 1745. Orphelin de père très jeune, il hérite de l’entreprise familiale. Bien décidé à poursuivre l’œuvre de son père, il part en Angleterre afin de comprendre ce qui fait la supériorité anglaise en matière de finition des peaux chamoisées. Il s’agit de l’utilisation de la pierre ponce qu’il introduit à son retour à Niort, vers 1765.

Les techniques du chamoisage et de la ganterie sont complexes et nécessites de nombreuses manipulations que nous résumerons ici aux principales.

À partir du XIXe siècle, avec l’industrialisation, la plupart des étapes sont mécanisées. La peau ainsi préparée est apte à être transformée.

Bâtiment de

À propos des photos

Vers 1920, la direction de l’entreprise Boinot de Niort charge Victor Chapelle de réaliser un livre, largement illustré de photographies des ateliers, sur les différentes étapes de la fabrication des peaux chamoisées et des gants.

Cet ouvrage de commande retrace l’histoire de cette industrie locale et présente chacune des étapes nécessaires à la transformation de la peau brute en gants. Toutes les photographies qui illustrent le texte ont été prises dans les ateliers Boinot par les photographes Ménard et Meyer ; elles sont destinées à promouvoir les productions de l’entreprise.

Ces photographies – présentées ci-dessous sauf indication contraire – constituent un témoignage rare des conditions de travail dans une chamoiserie-ganterie dans les années 1920. Si l’on peut légitimement penser que les ouvriers, prévenus de la visite des photographes, se sont préparés en conséquence, il est à noter toutefois qu’aucun d’entre eux ne regarde l’objectif ni ne semble poser.

Chamoiserie – technique

À l’instant où la peau arrive à Niort commence une longue et délicate série de manipulations qui la feront passer de la simple peau de bête à une peau chamoisée au velouté incomparable.

La première appelée travail de rivière, consiste à préparer la peau brute au tannage. Les peaux sont débarrassées des parties inutiles (écollage), reverdies par trempage (reverdissage) si elles sont picklées, débarrassées de leurs poils (épilage à la chaux ou pelanage), privées de leur fleur ou épiderme (effleurage), nettoyées de l’excès de chaux (purge de chaux), lavées, rincées et séchées.

Carte postale du Quai de la Regratterie à Niort, pelains dans lesquels est faite la mise en chaux ou pelanage

Carte postale : Niort, Quai de la Regratterie.
Pelains dans lesquels est faite la mise en chaux ou pelanage (fonds documentaire du musée)

Vient ensuite la mise en huile ou tannage de la peau à l’aide d’un corps gras qui habille et isole les fibres, c’est le foulonnage qui soumet les peaux à des frottements répétés qui facilitent la pénétration du corps gras dans les fibres. Cette opération très délicate est considérée comme la plus importante du chamoisage, car c’est elle qui assure au cuir sa souplesse et son moelleux

Différentes huiles, de cétacés ou de poissons, étaient utilisées en chamoiserie. Autrefois on utilisait abondamment l’huile de baleine dont les qualités en faisaient une matière première exceptionnelle, mais l’huile de morue, extraite par pression des foies, était la plus employée.

Puis on a utilisé une huile de poisson provenant de différentes espèces (thon, sardine, saumon…). L’essentiel étant que l’huile soit pure.

 

Les peaux subissent alors l’échauffe pour parfaire le tannage, un second effleurage (le remaillage), le dégraissage, l’étendage ou mise en sèche. Suivant la saison, cette opération se fait en étendoir (ou penderie) ou bien à l’air libre. Le séchage au soleil, tout en étant le plus économique est aussi le plus efficace parce que le l’oxygène de l’air agit comme un puissant décolorant. Cette particularité est mise à profit pour obtenir une gamme de nuances allant du chamois au blanc immaculé.

La peau doit maintenant subir les finitions :

  • palissonnage pour étirer la peau après les crispations dues au séchage,
  • teinture à la brosse ou au plongé,
  • ponçage à la pierre ponce et
  • dolage pour une ultime préparation de la peau avant la découpe.

 

 

 

 

Ganterie – technique

Une fois tannée, la peau est préparée à la découpe, assouplie, dolée (débarrassée des derniers déchets de chair), étavillonnée pour en obtenir la meilleure surface. Le gant peut maintenant être coupé, autrefois avec des ciseaux et avec des emporte-pièces depuis l’invention du grenoblois Xavier Jouvin au XIXe siècle.

Paire de ciseau de chamoiseur

La couturière assemble tous les éléments depuis le début du XIXe siècle avec la petite mécanique, plus tard avec une machine à pédale ou à moteur pour un piqué sellier, piqué anglais ou Brosser.

Petite mécanique

Les principaux moulins et ateliers

Peinture de paysage, une auberge en bord de rivière

Une promenade dans Niort permet d’aller à la rencontre de bâtiments à l’architecture très particulière et remarquable, ateliers désaffectés, parfois réutilisés, tel le moulin du Roc, devenu médiathèque régionale, témoins d’une activité aujourd’hui disparue :

Tannerie Saraux, 39, rue du Bas- Sablonnier ; Moulin de Bouzon, 52, rue du Bas-Sablonnier ; Chamoiserie Plantiveau, 51, rue Jean-Macé ; Chamoiserie Boinot (Moulin Neuf), 41, bd Main ; Chamoiserie Noirot, 128, rue du Moulin de Bessac ; Chamoiserie Martin-Bastard puis ganterie Rousseau, 70, quai de la Regratterie ; Chamoiserie, rue du Moulin de Bessac ; Moulin de Comporté, chemin du Moulin de Comporté ; Moulin du Roc, allées Henri-Dunant ; Chamoiserie Rousseau, Saint-Liguaire (cf. tableau ci-dessus).

Déclin de la ganterie de luxe

 

La production de gants de peau à Niort culmine dans les années 1930-1940. En 1939, Boinot, par exemple, réalise 55 % de la production française et exporte en Europe, en Amérique et en Australie. Le déclin du gant de luxe entraîne petit à petit dans sa chute les ganteries niortaises et malgré le renouveau des années 1960, la première décennie du XXIe siècle constate l’arrêt définitif de cette production multiséculaire.

Sources

AL-HASSAN Y., HILL Donald, 1991, Sciences et techniques en Islam, Une histoire illustrée, Paris, Edifra, Unesco

AZÉMA J.-P. H., Moulins du cuir et de la peau, moulins à tan et à chamoiser en France XIIe-XXe siècle, Éd. Créer, 2004

CHAPELLE Victor, Une vieille industrie niortaise : chamoiserie et ganterie , Niort : Etab. Boinot, 1921, 62p.

DE FONTENELLE Julia, 1841, Nouveau manuel complet du chamoiseur, pelletier-fourreur, maroquinier, mégissier et parcheminier, Paris, Librairie encyclopédique Roret

DE LALANDE, 1763, L’art du chamoiseur

MOIDON-POUVREAU Pascale, Patrimoine industriel des Deux-Sèvres, Geste Éditions, 2005

SAGOT Isabelle, Les honorables hommes à Niort au XVIIe siècle : contribution à l’étude des groupes intermédiaires dans la société d’ancien régime, thèse, Bordeaux, 1999

Gant crispin mousquetaire (côté dos)Gant crispin mousquetaire (côté paume)
Texte rédigé par Fabienne Texier pour le musée Bernard-d’Agesci à Niort (Deux-Sèvres – 79). Mise en page par Vincent Lagardère, Alienor.org, Conseil des musées.

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