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Produire des armes à la Manu : modèles, coupes, prototypes…

 

Constituée à partir du début du 20e siècle, la collection d’armes du Grand Atelier, musée d’Art et d’Industrie à Châtellerault présente un intérêt exceptionnel pour le public éclairé ou non tant par le nombre, environ deux cents, que par les types d’armes blanches et à feu conservées : armes réglementaires et surtout modèles d’essai, prototypes et armes d’instruction mis au point dans les ateliers de la manufacture d’armes de Châtellerault.

Cet article vous est proposé en deux parties.
La première partie présente la diversité des armes produites à la Manu et évoque la manière dont, acquisition après acquisition, le musée a su constituer une collection signifiante en terme de typologie.
Nous abordons, ici, la seconde partie qui porte directement sur l’aspect industriel – novateur à l’époque – de cette production, en mettant l’accent sur des pièces directement liées au calibrage, à l’étude (coupes et modèles d’essai) et à l’innovation (prototypes).

 

Une singulière collection de vérificateurs…

Afin de pouvoir produire au plus vite des armes blanches dans les premiers ateliers de la Manu, un transfert de savoir-faire et de compétence s’organise depuis les manufactures de l’est qui sont peu à peu fermées, notamment celles du  Klingenthal et de Mutzig vers Châtellerault. Des ouvriers pour la plupart originaires d’Alsace rejoignent peu à peu la ville. Ils constituent la majeure partie de la main d’œuvre des premières heures de la Manu. Ils amènent avec eux leurs méthodes de travail et leurs outils. En témoigne dans la collection du musée le sabre d’abordage modèle 1833, fabriqué en 1840 (n° inv. 1984.4.1 et 2) et qui est en fait le sabre d’abordage modèle 1816 du Klingenthal légèrement modifié. Ce sabre est construit dès 1833 par Châtellerault.

Ce transfert est surtout attesté dans la collection par la présence de vérificateurs de lames mis au point au Klingenthal : le vérificateur de la lame du sabre d’infanterie modèle 1816 (n° inv. 1995.173).

Cependant avec le développement de la Manu, le développement de la mécanisation à partir de 1855 et la maîtrise des savoir-faire acquise par la main d’œuvre de Châtellerault, un atelier central est créé pour exécuter les études et préparer les fabrications. Il recrute des ouvriers de précision qui sont en mesure de fournir à la Manu les outils de vérification et de précision nécessaires tels le vérificateur de la lame du sabre de cavalerie légère modèle 1822 (n° inv. 1995.176) ou le vérificateur de la lame du sabre de cavalerie de réserve modèle 1854. (n° inv. 1995.178).

Sabre d’abordage modèle 1833 et son fourreau
(n° d’inv 1984.4.1 et 2)

Vérificateur de lame de sabre
de cavalerie légère modèle 1822 (n° d’inv 1995.176)

… et de « modèles »

Vérificateur de la lame de sabre
(n° inv. 1995.175)

Mousqueton de gendarmerie modèle 1842 (n° inv. 1995.11)

L’atelier de précision saint Thomas d’Aquin, créé en 1795, est installé au Dépôt Central de l’Artillerie, place Saint-Thomas-d’Aquin à Paris.

Il a la charge d’établir et d’envoyer aux manufactures les modèles d’armes, de pièces d’armes et d’instruments-vérificateurs de toute espèce.

 

Pour la Manu, comme Klingenthal, il envoie des vérificateurs de lames : le vérificateur de la lame du sabre de cavalerie légère modèle 1822 (n° inv. 1995.175) et surtout des modèles d’armes à feu.

Ces armes :

  • fusil d’infanterie (grenadier) modèle 1822 (n° inv. 1995.5),
  • mousqueton de gendarmerie modèle 1825 (n° inv. 1995.7),
  • mousqueton d’artillerie modèle 1829 (n° inv. 1995.8) et
  • mousqueton de gendarmerie modèle 1842 (n° inv. 1995.11),

présentent le grand intérêt d’être des pièces de référence pour la fabrication des armes à feu. Ils ont été spécialement construits pour la Manu.

Les trois premiers sont adressés à Châtellerault en 1831 suite à de nombreuses demandes de la nouvelle manufacture, les ateliers de l’arme à feu étant prêts à fonctionner.

Fusil d’infanterie (grenadier) modèle 1822 (n° inv. 1995.5)

Mousqueton de gendarmerie modèle 1825 (n° inv. 1995.7)

Mousqueton d’artillerie modèle 1829 (n° inv. 1995.8)

Et une collection d’armes d’essais, prototypes et modèles d’étude

Sous l’impulsion des ingénieurs, techniciens, polytechniciens qui constituent une partie du personnel employé à la Manu, celle-ci devient un lieu d’études, de mises au point d’armes d’essai dont certaines deviennent des armes réglementaires et d’expérimentation techniques. Elle est également précurseur dans le domaine de la mécanisation des méthodes de production.

 

 

Officiers d’artillerie polytechniciens, les directeurs successifs de la Manu mènent des études pour transformer les armes. Ainsi Charles-Élie Arcelin (1795-1868), directeur en 1841-42 et 1849-52, contribue à la mise au point des platines à percussion et à la transformation de tout l’armement portatif français dans les années 1840-1850, puis étudie un mousqueton à chargement par la culasse. Un mousqueton d’essai Arcelin (n° inv. 1995.17) est conservé au musée.

Mousqueton d’essai Arcelin (n° inv. 1995.17)

De même, la Manu a possédé de remarquables techniciens parmi les contrôleurs d’armes, à l’origine des maîtres-ouvriers d’élite. Le plus connu est Antoine-Alphonse Chassepot, qui travaille d’abord sous la direction d’Arcelin et réalise le premier fusil français moderne à chargement par la culasse et cartouche amorcée.

Le musée possède une série exceptionnelle de fusils d’essai Chassepot dont le n° 105 dit « Camp de Chalons » (n° inv. 1995.26) et des fusils d’essai 1er et 2e types comme le fusil d’essai de dragon système Chassepot 2e type 1862 (n° inv. 1995.21) construit en 1865.
Fusil d’essai de dragon système Chassepot 2e type 1862 (n° inv. 1995.21)

La carabine de chasseur système Manceaux-Vieillard 1862 (n° inv. 1995.22) est une arme à percussion de calibre 12 mm à chargement par la culasse mobile, et amorçage séparé par capsule réglementaire. Elle témoigne des systèmes proposés en parallèle des recherches menées par Chassepot. Pour cette carabine, le système proposé par Manceaux et Vieillard, armuriers à Paris a été retenu pour être mis en concurrence avec le Chassepot 1862 et la manufacture de Châtellerault a été chargée d’en fabriquer une petite série.

Mais le système Manceaux-Vieillard se révèle fragile : il exige un tel soin dans la fabrication et des tolérances d’ajustage si étroites que la fabrication en usine en grande série semble difficile à réaliser.

Les armes Manceaux-Vieillard sont donc définitivement rejetées en novembre 1864 au profit du système Chassepot.

Carabine de chasseur système Manceaux-Vieillard 1862 (n° inv. 1995.22)

Vingt ans plus tard, l’infanterie française cherche à se doter d’une arme à répétition robuste et performante et à rattraper son retard sur l’Empire allemand et son nouveau modèle de Mauser, le modèle 1871-84 à répétition.

Le musée conserve une série d’armes qui illustrent les tentatives pour aboutir à la mise au point de cette arme.

  • le fusil de marine modèle 1878 dit fusil « Kropatschek » (n° inv. 1995.52).
  • la coupe d’instruction blanchie n°28 du fusil modèle 1874-85 : arme à répétition (n° inv. 1995.57).
  • le fusil d’étude modèle 1885 (calibre 8 mm), arme à répétition qui ne reçoit pas de baïonnette, (n° inv. 1995.55) mis au point à Châtellerault.
Une fois mis au point, les deux fusils, le modèle 1878 et le modèle 1885, sont fabriqués en séries limitées par la manufacture.

Coupe d’instruction blanchie n°28 du fusil modèle 1874-85 (n° inv. 1995.57)

Fusil d’étude modèle 1885 (calibre 8 mm) (n° inv. 1995.55)

En janvier 1886, le futur fusil d’infanterie « Lebel » est mis en commande par le général Boulanger, ministre de la Guerre. Après des mois d’études à l’École normale de tir du « camp de Châlons » et surtout à Châtellerault par la Commission des Fusils à Répétition, le modèle 1886 est définitivement adopté en 1887. Il est baptisé du nom d’un des membres de la commission qui a contribué à sa création : le lieutenant-colonel Nicolas Lebel.

Fruit d’une étude collective, le « Lebel » doit son architecture détaillée et son usinage au colonel Gras et surtout aux contrôleurs d’armes Albert Close et Louis Verdin de Châtellerault ; ces derniers perfectionnent le mécanisme de répétition du fusil de marine modèle 1878.

Présents dans la collection avec de très beaux exemplaires réglementaires, le fusil modèle 1886 dit Lebel l’est également avec la coupe d’instruction blanchie n°201 (n° inv. 1995.61) qui servait à la formation des armuriers et des apprentis dans les ateliers de la Manu.

Fusil modèle 1886 dit Lebel : coupe d’instruction blanchie n°201 (n° inv. 1995.61)

Conclusion

Outre les armes dont la présentation faite dans cet article est loin d’être exhaustive, la qualité du travail et la technicité des ouvriers de la Manu s’expriment également dans la fabrication :

  • à l’unité de pièces exceptionnelles : armures, épées d’apparat, pistolets au canon damasquiné, cadeaux de prestige destinés à des personnalités locales ou nationales,
  • de panoplies réalisées avec des pièces d’armes blanches et de fusils comme celles de la salle du conseil de l’hôtel de ville réalisées en 1890 sous la conduite du contrôleur alsacien Steck ou celles figurant sur les chars de la Manu lors des fêtes de Châteauneuf,
  • d’objets du quotidien ou d’objets miniaturisés réalisés « à la perruque » en atelier ou chez soi : outils divers, meubles, miniatures…

Sabots d’ouvrier de la Manu
(n° inv. 2017.6.1.1 et 2)

 Chef-d’œuvres de fin d’apprentissage

Ces différents objets sont également présents au sein de la collection du musée de Châtellerault.

On peut citer :

  • La paire de pistolets et la poire à poudre offerts par les ouvriers de la Manu à l’ancien sous-préfet de Châtellerault, Aglophile Fradin (n° inv. 2013.0.7.1 à 4).
  • La paire de sabots équivalents de nos actuelles chaussures de sécurité fabriqués par l’atelier de menuiserie au sein même de la manufacture et portés dans les ateliers (n° inv. 2017.6.1.1 et 2).
  • Les chefs-d’œuvre de fin d’apprentissage mis en dépôt au musée par le centre des archives de l’armement et du personnel civil.

Coffret de pistolet et poire à poudre (n° inv. 2013.0.7.1 à 4)

Pour aller plus loin :

Les armes de la Manu

1ère partie – Les armes : De la Manu au musée de Châtellerault

Un regard, une œuvre : Sabre-briquet

Présentation d’une des premières armes produites par la manufacture d’ armes de Châtellerault

  •  Toujours sur Alienor.org :

Vidéos : Sites industriels de l’armement, Histoire et devenir (du 19e au 21e siècle) :
https://la-revue.alienor.org/blog/2020/ressource/sites-industriels-armement-colloque/
Des femmes à la Manu :
https://la-revue.alienor.org/blog/2019/ressource/des-femmes-a-la-manu/

S’armer pour la guerre : la Manufacture d’armes de Châtellerault 1870-1918
:
https://www.alienor.org/publications/aux-armes/

De la bouche à la culasse :
https://www.alienor.org/publications/fusils/

  •  Le Grand Atelier, musée d’art et d’industrie de Châtellerault, sur le site de la Manu :

À l’occasion du Bicentaire de la Manu célébré en septembre 2019, le musée de Châtellerault a ouvert un nouvel espace dédié à l’histoire de la manufacture d’armes de Châtellerault et présente sa collection d’armes au sein de l’atelier construit en 1886 sur les plans de Duglin.

Bibliographie

Claude Lombard, La manufacture nationale d’armes de Châtellerault, Art et Patrimoine -3-, Librairie ancienne Brissaud, Poitiers, 1987.
Pierre Leclerc et Dominique Vila, Catalogue des armes, Association des Amis du Musée Sully, Châtellerault, 1996

Crédit

Texte : Sophie Brégeaud-Romand, Conservateur du Grand Atelier, musée d’Art et d’Industrie à Châtellerault
Réalisation technique et photographies : Vincent Lagardère, Alienor.org, Conseil des musées