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Les armes de la Manu au musée de Châtellerault

 

Constituée à partir du début du 20e siècle, la collection d’armes du Grand Atelier, musée d’art et d’industrie à Châtellerault présente un intérêt exceptionnel, pour le public éclairé ou non, tant par le nombre – environ deux cents – que par les types d’armes blanches et à feu conservées : armes réglementaires et surtout modèles d’essai, prototypes et armes d’instruction mis au point dans les ateliers de la manufacture d’armes de Châtellerault.

Cet article vous est proposé en deux parties :
La première, abordée ici, porte sur la diversité des armes produites à la Manu et sur la manière dont, acquisition après acquisition, le musée a su constituer une collection signifiante en terme de typologie.
La seconde porte directement sur l’aspect industriel, novateur à l’époque, de cette production, en mettant l’accent sur des pièces directement liées au calibrage, à l’étude (coupes et modèles d’essai) et à l’innovation (prototypes).

Une collection provenant des ateliers de la Manu et qui s’est enrichie jusqu’à nos jours.*

 

* Étude limitée aux armes conservées au musée et fabriquées par la Manufacture d’armes de Châtellerault. En sont donc exclues les armes extra-européennes et celles antérieures et étrangères à la Manu bien que possédées par le musée.

Le 13 juillet 1905, le registre des délibérations de la commission, qui administre le musée de Châtellerault créé en 1891, enregistre pour la première fois l’acquisition de 16 armes données par le Ministère de la guerre. Jusque-là conservées comme « modèles » à la Manu, on compte parmi ces dernières : un mousqueton de gendarmerie modèle 1825 (n° inv. 1995.7) et deux fusils du système Chassepot (n° inv. 1995.21 et 1995.26).

Le 20 septembre 1930, ce premier don est complété par un ensemble de 25 armes et productions de la Manu : sabres, cuirasses, lances, carabines, fusils et fusil-mitrailleur. Il est probable que la centaine de sabres, mousquetons et fusils présents dans le fonds ancien du musée et qui figurent dans l’inventaire rétrospectif rédigé par René Duvau dans les années 1950 ait la même provenance.

Mousqueton de gendarmerie modèle 1825 (n° inv. 1995.7)

Fusil du système Chassepot (n° inv. 1995.21)

Depuis les années 1980, cet ensemble très cohérent a été complété par des achats ponctuels, soit dans des ventes aux enchères, soit auprès de particuliers. Ces acquisitions ont toujours eu pour motivation de combler les lacunes de la collection. Citons par exemple :

  • En 1984 : achat d’un sabre d’abordage, modèle 1833, dit “cuillère à pot”, marqué “Manufacture Royale de Châtellerault Août 1840” et son fourreau en cuir (n° inv. 1984.4.1 et 2) et d’une paire de pistolets d’officier de Cavalerie, modèle 1833, 2e type, “Manufacture Impériale de Châtellerault 1856” (n° inv. 1984.5.1 et 2).
  • En 1985 : achat d’un sabre d’infanterie modèle 1831 marqué “Manufacture Royale de Châtellerault, 1833” et “Pihet”, Auguste Pihet étant entrepreneur de la Manufacture d’Armes de Châtellerault de 1830 à 1835 (n° inv. 1985. 9).
  • En 1989 : achat d’un mousqueton d’essai de cavalerie, système Arcelin, 1856 (n° inv. 1995.17).
  • En 2006 : achat d’un sabre d’officier d’artillerie modèle 1822-1899 avec son fourreau, production tardive d’avril 1915 (n° inv. 2006.4.1.1 et 2).
  • En 2018 : achat d’un poignard de tranchée réglementaire français modèle Coutrot, fabriqué par la coutellerie Georges Pagé à Domine (n° inv. 2018.1.1) et d’un rare fusil de voltigeur modèle 1853 T. Car, marqué manufacture d’armes de Châtellerault 1854 (n° 2018.1.2).

Mousqueton d’essai de cavalerie, système Arcelin, 1856 (n° inv. 1995.17)

Aujourd’hui, le grand absent de la collection est le fusil « russe » ou fusil 3 lignes modèle 1891 « Mossine-Nagant », dérivé du Lebel et commandé à 500 000 exemplaires par la Russie à l’entrepreneur Adrien Treuille fin 1891. Ils ont été produits par la manufacture d’armes de Châtellerault de 1891 à 1895 avant d’être livrés à l’Empire russe.

Une collection représentative de la production d’armes réglementaires de la Manu

Même si la responsabilité de la production est déléguée à un entrepreneur privé (ou à un groupe), la Manu vit au rythme des commandes d’armes blanches puis à feu réglementaires pour équiper les troupes aussi bien que les officiers de l’armée française.

La collection du musée présente un panel très complet de ces armes réglementaires fabriquées dans les ateliers de Châtellerault :

Pour les armes blanches,

 

  • citons des sabres d’infanterie comme le modèle 1831 (n° inv. 2013.0.9) et surtout des sabres de cavalerie de différents modèles comme le sabre de cavalerie de ligne modèle 1816 troupe (n° inv. 1995.118),
  • le sabre de réserve modèle 1854 troupe (n° inv. 2014.0.70.1),
  • le sabre d’officier de cavalerie légère modèle 1882 (n° inv. 1995.154), le sabre de cavalerie légère modèle 1882 troupe (n° inv.1995.153),
  • le sabre d’officier de cavalerie modèle 1896 représentés par trois exemplaires (n° inv. 2013.0.19.1 ; 1995.157 et 1995.156)…

Sans oublier : les sabre-lance, les baïonnettes et les épées !

 

Épée d’officier subalterne du génie (n° inv. 1995.168)

Sabre d’officier de cavalerie modèle 1896 (n° inv. 1995.156)

Pour les fusils

Ce sont les modèles réglementaires qui équipent les régiments de l’armée royale, puis impériale et nationale avec des exemples d’armes ayant subi des modifications pour suivre les évolutions techniques en particulier autour de la Grande Guerre.

  • Cela va du fusil d’infanterie modèle 1842 (n° inv.1995.12) au pistolet mitrailleur modèle 1949 (n° inv.1995.87),
  • sans oublier, des fusils, mousqueton et carabine modèle 1866 (les « Chassepot »), modèle 1874 (les « Gras ») et modèle 1886 (les « Lebel »),
  • et tous leurs dérivés : M. 80 (fusil Chassepot et Gras modifiés en 1880), M. 16 (modifiés en 1916).

 

Fusil Gras, modèle 1874 (n° d’inv 1995.36)

Fusil Lebel, modèle 1886 (n° inv. 1995.58) et baïonnette “Rosalie”

Sur les autres armes à feu

Le musée conserve également d’autres types d’armes à feu produites par la Manu mais de manière plus limitée comme  les fusils scolaires ou les pistolets :

  • Un exemplaire des 11 300 fusils scolaires fabriqués par la manufacture de Châtellerault sur les 50 000 réalisés par les trois manufactures : le fusil scolaire modèle 1874 (bronzé) M. 80 (n° inv. 1995.41). Il s’agit d’une adaptation du modèle règlementaire 1874 M. 80. Il est marqué C 1881 sur le canon.

Cette production spécifique s’inscrit dans la politique de la IIIe République qui accorde une place primordiale à l’école et à l’instruction publique qui doit enraciner les valeurs républicaines, unifier culturellement la France et propager une morale civique. Au service de la nation, l’école doit exalter le patriotisme. Jules Ferry proclame :
« Nous voulons pour l’école des fusils ! Oui le fusil, le petit fusil que l’enfant peut manier dès l’école ; dont l’usage deviendra pour lui chose instructive ; qu’il n’oubliera plus, et qu’il n’aura plus besoin d’apprendre plus tard. Car ce petit enfant, souvenez-vous en, c’est le citoyen de l’avenir, et dans tout citoyen, il doit y avoir un soldat toujours prêt » (extrait du discours aux instituteurs du 18 septembre 1881). L’instruction militaire est obligatoire à partir de 1880 et le Ministère de l’instruction publique distribue 3 fusils scolaires de tir par établissement.

Fusil scolaire modèle 1874 M. 80 (n° inv. 1995.41)

  • Un pistolet de gendarmerie modèle 1842 (n° inv. 2014.0.61) ; trois paires de pistolets d’officier de cavalerie modèle 1833 (2014.0.60.1 et 2, 2014.0.59.1 et 2 et 1984.5.1 et 2) ; …

Pistolet de gendarmerie modèle 1842 (n° inv. 2014.0.61)

Pistolets d’officier de cavalerie (n° inv. 1984.5.1 et 2)

Pistolets d’officier de cavalerie
(n° inv. 2014.0.60.1 et 2 et n° inv. 2014.0.59.1 et 2)

Pour les pièces d’armures

Peu connue, la fabrication de modèles réglementaires de cuirasses qui débute en 1835 (la commande ayant étant passée dès 1833)  et s’achève par une dernière commande en 1913 de 100 cuirasses légères est représentée par différents modèles dans la collection dont une cuirasse de cuirassier modèle 1855 modifié 1891 (n° inv. 2013.0.22) et un plastron de cuirasse de carabinier modèle 1825-1855 (n° inv . 1995.226).

Pour aller plus loin :

Les armes de la Manu

2e partie – Produire des armes à la Manu : modèles, coupes, prototypes…

Un regard, une œuvre : Sabre-briquet

Présentation d’une des premières armes produites par la manufacture d’ armes de Châtellerault

  •  Toujours sur Alienor.org :

Vidéos : Sites industriels de l’armement, Histoire et devenir (du 19e au 21e siècle) :
https://la-revue.alienor.org/blog/2020/ressource/sites-industriels-armement-colloque/
Des femmes à la Manu :
https://la-revue.alienor.org/blog/2019/ressource/des-femmes-a-la-manu/

S’armer pour la guerre : la Manufacture d’armes de Châtellerault 1870-1918
:
https://www.alienor.org/publications/aux-armes/

De la bouche à la culasse :
https://www.alienor.org/publications/fusils/

  •  Le Grand Atelier, musée d’art et d’industrie de Châtellerault, sur le site de la Manu :

À l’occasion du Bicentaire de la Manu célébré en septembre 2019, le musée de Châtellerault a ouvert un nouvel espace dédié à l’histoire de la manufacture d’armes de Châtellerault et présente sa collection d’armes au sein de l’atelier construit en 1886 sur les plans de Duglin.

Bibliographie

Claude Lombard, La manufacture nationale d’armes de Châtellerault, Art et Patrimoine -3-, Librairie ancienne Brissaud, Poitiers, 1987.
Pierre Leclerc et Dominique Vila, Catalogue des armes, Association des Amis du Musée Sully, Châtellerault, 1996

Crédit

Texte : Sophie Brégeaud-Romand, Conservateur du Grand Atelier, musée d’Art et d’Industrie à Châtellerault
Réalisation technique et photographies : Vincent Lagardère, Alienor.org, Conseil des musées