Un accordéon

Chef d'œuvre d'art décoratif

Cet accordéon est une fabrication française, sortie d’un atelier anonyme, peut-être parisien, aux alentours de 1850-1860. La fabrication de ce modèle exceptionnel se place dans la période du Second Empire, marquée par les nombreux progrès techniques et urbanistiques et, du point de vue musical, par l’engouement pour cet instrument récemment inventé.

Né en Autriche en 1829 et présent à Paris dès 1830, l’accordéon connaît en quelques décennies d’existence, une évolution et un succès fulgurants. Instrument portatif, mélodique et expressif, il s’impose, en pleine période du Romantisme, dans les salons auprès d’une clientèle bourgeoise et aristocratique, essentiellement féminine dont il devient l’accompagnateur pour le chant. À Paris, il donne naissance à une industrie florissante et assure  la renommée de grands fabricants comme Busson, Kasriel,  Alexandre, Riesner, Boullay, Kanéguissert. Les artisans français inscrivent la fabrication de cet instrument dans l’art décoratif du temps. S’adaptant aux goûts de leur clientèle, ils privilégient les bois et matériaux précieux comme l’ébène, le palissandre, la nacre ou l’ivoire. Les touches, les caisses et les soufflets déploient une grande richesse ornementale avec l’utilisation de pâtes polychromes, de papiers peints à motifs, de marqueterie de laiton ou d’ivoire.

L’instrument décrit ici est la pièce phare de la collection d’accordéons du Pôle musées de Tulle, par la qualité exceptionnelle de sa fabrication et sa richesse décorative. Pour autant, ni le nom du facteur, ni le commanditaire de ce modèle unique ne nous sont connus.

La forme de la caisse, celle des touches et la qualité de la facture dans son ensemble peuvent être rapprochées des modèles fabriqués par le facteur parisien Georges Kanéguissert, installé passage du grand Cerf. Le caractère unique de ce modèle avait été remarqué  par Pierre Monichon (1925 – 2006), musicien, chercheur passionné de l’histoire de cet instrument qui l’avait intégré à sa riche collection. C’est auprès de ce collectionneur que la Ville de Tulle en fit l’acquisition en 1995.

Accordéon bisonore de type Kanéguissert, soufflet déplié
Accordéon bisonore de type Kanéguissert n° d’inv. : PA.2015.0.7

Désignation et spécificité technique :

Il s’agit d’un accordéon bisonore d’époque romantique tardive. Il possède un clavier principal avec 39 touches plates en ivoire et réparties de part et d’autres du clavier des soupapes rondes.

Description et décors :

Parmi les modèles d’accordéon de cette période référencés dans les collections publiques, il s’agit certainement de l’exemplaire le plus richement décoré. Il peut être rapproché d’un autre accordéon G. Kanéguissert, également à décor de scènes de  paysage, conservé par le Musée de la Musique (n°E.995.29.22).

L’instrument possède une caisse rectangulaire de grandes dimensions en sapin, peinte en noir et vernie. Les techniques décoratives mises en œuvre sur la caisse s’apparentent à celles du mobilier des salons de cette période du XIXe siècle : papier mâché laqué noir, incrustations de nacre et scènes peintes dans le goût du XVIIIe siècle.

Les décors se déploient sur le dessus (couvercle support du clavier), le dessous (socle) et les faces avant, arrière et latérales de la caisse. La nacre y occupe une place prépondérante, utilisée en incrustations d’éclats à la manière d’une mosaïque pour orner des guirlandes de feuilles et de fleurs de muguet, et en placage support de scènes peintes. Chaque face présente un paysage différent, jouant avec les effets d’irisations produit par la matière sous-jacente. Le soufflet est orné d’un papier peint à motifs, qui révélait ses frises de fleurs et feuillages très colorés lorsque l’instrument était joué.

Face main gauche (Accordéon bisonore de type Kanéguissert n° d'inv. : PA.2015.0.7)
Fond de l’accordéon (main gauche)

Une iconographie dans le goût du XVIIIe siècle

La face avant

La face avant de l’instrument est décorée d’un paysage, organisé en trois scènes différentes.

Sur le tiers gauche, deux personnages observent des bâtiments formant une ville ou un imposant palais avec coupole se découpant au second plan tandis que l’arrière-plan montre des montagnes se perdant dans la brume. À la droite des personnages, un pont sur lequel est plantée une croix, lie les plans et dirige le regard vers la scène centrale.

Cette dernière se déroule sur un îlot entouré de part et d’autre d’un bras de rivière. Deux musiciens avec instruments à cordes pincées et percussion accompagnent une danseuse. La présence du trio est soulignée par le décor végétal formant une voûte autour d’eux. Enfin dans le dernier tiers à droite, sur fond de montagne, un bateau à voile  avec deux personnes à son bord s’éloigne du rivage.

Vue panoramique du décor de la face avant (scène de musique et de danse)

La face arrière

La face arrière de la caisse comporte une grande scène panoramique à l’iconographie orientalisante à la mode aux XVIIIe et XIXe siècles. Devant un fond de montagne, le premier plan dresse un décor de rochers et de palmiers. La scène principale représente une chasse au lion. Dans une figuration très narrative, la scène se concentre sur le moment de l’attaque du lion sur un homme à terre et en sang, tandis qu’à sa gauche un homme paniqué semble prendre la fuite ; à sa droite, un deuxième homme tente de lui venir en secours en menaçant le lion d’un sabre. Un peu plus loin sur la droite, un personnage surélevé, un genou à terre, fait feu avec son fusil. Plus loin encore, un dernier personnage arrive à cheval au galop en brandissant son fusil au-dessus de sa tête.

Vue panoramique du décor de la face côté joueur (scène orientalisante de chasse au lion)

Les faces latérales

Se développant sur de petites surfaces, les deux dernières faces présentent des paysages plus paisibles.

La première présente une vue caractéristique de la peinture de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle : un château flanqué de tours rondes compose l’arrière-plan. Au pied du château à gauche, assis près d’un pont, un pêcheur relève sa prise, et à droite, une cavalière en robe bleu ou verte sur son cheval noir converse avec un homme debout, lui faisant face.

La seconde vue représente un paysage de lac de montagne, dominé par les sapins. Des cabanes de bois se dressent sur les rives reliées par des pontons en bois. Une femme est représentée en pied à l’arrière de barques.

Décor de face latérale, paysage et château
Décor de face latérale, pDécor de face latérale, paysage de montagne et cabanes
Décor de face latérale, paysage et château
Décor de face latérale, pDécor de face latérale, paysage de montagne et cabanes

Crédits

Conseiller scientifique, textes :
Karine Lhomme, directrice des musées de Tulle

Rédacteur, mise en page, numérisation 3D et photographies :
Vincent Lagardère, Conseil des musées

Textes sur la base de la notice descriptive réalisée par Laurence Lamy.

Pour en savoir plus

Sur la collection d'accordéons de Tulle

Retrouvez toutes les informations et l'actualité du Pôle accordéons.

Indications bibliographiques

Pierre Monichon, Petite histoire de l’accordéon, éditions E. G.f.P, 1958.

François Billard, Didier Roussin, Histoires de l’accordéon, éditions Climats, Castelnau-Le-Lez, 1991.

Laurence LamyL’accordéon : balade sur ses claviers, Mémoire de D.E.A, Université Montaigne-Bordeaux III, 1993

Un musée aux rayons X, dix ans de recherche au service de la musique - Musée de la musique (Lien externe pour plus d'infos)

Marine Guillot, étude des décorations d'accordéons "romantiques" (Lien externe pour plus d'infos)