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Marguerite au Sabbat, un si fascinant portrait

Le sujet

Le tableau est inspiré du mythe de Faust, conte populaire d’origine allemande. Faust souscrit un pacte avec le diable (Méphistophélès) afin de satisfaire un désir insatiable de jouissance. En échange de son âme, le Diable accepte de le servir. Il offre à Faust la richesse, la jeunesse et l’amour sous les traits de Marguerite, jeune fille modeste et pudique qui incarne pour Faust l’innocence, la force de l’espoir, l’assurance de la foi. Devenue mère, Marguerite est délaissée par Faust et abandonnée de tous comme une « fille perdue ». Désespérée de s’être laissée séduire par Faust, Marguerite a tué l’enfant né de cette union et s’apprête à mettre fin à ses jours. Mais elle est jetée en prison pour être conduite au bucher. Faust, qui a abandonné la jeune femme pour se tourner vers d’autres plaisirs, assiste à un sabbat en compagnie de Méphistophélès. Soudain, sortant des feux de l’enfer, il a une apparition : Marguerite, pâle comme un spectre se dresse, son enfant mort entre les bras.

Cette vision va le conduire au repentir.

« Démon, abrège mon angoisse, fais arriver ce qui doit arriver. Que le sort de cette infortunée s’accomplisse, et précipite-moi du moins avec elle dans l’abîme. »

Le texte de Goethe

Faust et Méphistophélès, chez Goethe, gravissent les montagnes du Harz pendant la Nuit du Sabbat, dans une scène qui précède la vision de la Nuit de Walpurgis – Songe d’une nuit de sabbat ; Berlioz reprendra la seconde partie du titre pour le dernier mouvement de la Symphonie fantastique. Au cours de cette nuit apparaît la vision cauchemardesque d’une ombre où Faust reconnaît Marguerite : il comprend qu’elle va mourir et ordonne à Méphisto de la sauver. La quatrième partie de La Damnation (scène XVII, récitatif et chasse) reprend ce moment de la tragédie de Goethe. L’apparition de Marguerite est remplacée par un récit de Méphisto : Sauve-la, sauve-la, misérable exige Faust. À quoi le diable répond ironiquement, sur ces deux noirs chevaux, prompts comme la pensée, montons, et au galop… La justice est pressée.

MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust qui a quitté la jeune sorcière.

– Pourquoi as-tu donc laissé partir la jeune fille qui chantait si agréablement à la danse ?

FAUST

– Ah ! Au milieu de ses chants, une souris rouge s’est élancée de sa bouche.

MÉPHISTOPHÉLÈS

– C’était bien naturel. Il ne faut pas faire attention à ça. Il suffit que la souris ne soit pas grise. Qui peut y attacher de l’importance, à l’heure du berger ?

FAUST

– Que vois-je ?

MÉPHISTOPHÉLÈS

– Quoi ?

FAUST

– Méphisto, vois-tu une fille pâle et belle qui demeure dans l’éloignement ? Elle se retire languissamment de ce lieu, et semble marcher les fers aux pieds. Je crois m’apercevoir qu’elle ressemble à la bonne Marguerite.

MÉPHISTOPHÉLÈS

– Laissons cela ! Personne ne s’en trouve bien. C’est une figure magique, sans vie, une idole. Il n’est pas bon de la rencontrer ; son regard fixe engourdit le sang de l’homme et le change presque en pierre. As-tu déjà entendu parler de la Méduse ?

FAUST

– Ce sont vraiment les yeux d’un mort qu’une main chérie n’a point fermés. C’est bien là le sein que Marguerite m’abandonna ; c’est bien le corps si doux que je possédai !

MÉPHISTOPHÉLÈS

– C’est de la magie, pauvre fou ! Car chacun croit y retrouver celle qu’il aime.

FAUST

– Quelles délices ! Et quelles souffrances ! Je ne puis m’arracher à ce regard. Qu’il est singulier, cet unique ruban rouge qui semble parer ce beau cou… pas plus large que le dos d’un couteau !

MÉPHISTOPHÉLÈS

– Fort bien ! Je le vois aussi ; elle peut bien porter sa tête sous son bras, car Persée la lui a coupée. Toujours cette chimère dans l’esprit ? Viens donc sur cette colline…

L’œuvre

Dagnan-Bouveret fixe l’instant de l’apparition de Marguerite au sabbat en restant très proche du texte de Goethe. Le peintre a obtenu cet éclairage dramatique en la faisant poser derrière une vitre verdâtre enchâssée dans un cadre. La composition est presque classique : Marguerite est debout, en position centrale. Le peintre a choisi un éclairage violent, directionnel, provenant des flammes que l’on distingue dans l’angle inférieur droit de la toile. La valeur claire de la chair contraste avec la tonalité sourde de la moitié gauche du tableau. Cet éclairage artificiel amplifie le caractère dramatique du visage de Marguerite. Étincelles, fumées et flammèches animent la scène. Au second plan, l’un des personnages fixes Marguerite les yeux brillants (à droite). L’impression de douleur et d’abandon se lit dans le regard de l’héroïne. Son corps en partie dénudé et sa blancheur cadavérique la situe déjà entre vie et trépas. Les yeux perdus dans l’ailleurs, elle soutient le corps de son enfant mort. Marguerite semble accepter le bûcher comme un repentir de son infanticide. Une grande attention est portée au regard, au luminisme « dramatique » qui baigne le visage de la jeune femme et au traitement, très libre, de la chevelure blonde rehaussée de traits de crayon rouge. On distingue de près le trait de crayon léger de la mise au carreau qui a permis le report de l’œuvre sur la toile.

 

Cette huile sur toile fut présentée en 1912 au Salon de la Société nationale des beaux-arts. Il recueille une bonne impression et continue d’ailleurs à fasciner le public. Une enquête du Figaro lors de l’exposition du musée des Arts Décoratifs le place parmi les tableaux les plus marquants, de même que lors de « la ruée vers l’art » en 1988 au musée de Cognac où il est présenté et en 2005 durant les Journées du Patrimoine. Il est régulièrement prêté en France comme à l’étranger.

Le portrait de Marguerite plaisait à Constance Maille, une comédienne pensionnaire à la comédie Française de 1904 à 1919, célèbre par sa beauté et sa fantaisie. Elle devient madame Jean Hennessy en 1923 (pas encore ministre de l’agriculture) et lui fit acheter le tableau. Le tableau fut offert au musée de Cognac en 1949.

Le peintre

Pascal Adolphe Jean Dagnan-Bouveret (Paris 1852 – Quincey 1929) fut un des derniers représentants des Pompiers. Il est l’élève de Gérôme et de Corot. Second prix de Rome en 1876, il présente des sujets mythologiques au Salon* puis s’oriente vers une peinture « naturaliste ». Il fait des débuts remarqués en 1879 au Salon* avec La noce chez le photographe. Il y obtient de nombreuses récompenses. Il devient portraitiste en vue sous la IIIe république. On lui confie alors de grands décors officiels (salle des mariages de la ville de Neuilly, amphithéâtre des Lettres de la Sorbonne…). Il obtient la légion d’honneur et devient membre de l’Institut de France en 1900.

Suzanne Delvé qui a servi de modèle pour le tableau Marguerite au Sabbat était sa muse ; elle a notamment posé pour son tableau Ophélie et la fresque de l’hôtel de ville de Neuilly. Lorsque Suzanne Delvé pose pour Marguerite au Sabbat, elle revient d’un tournage où elle a dû sacrifier sa longue chevelure pour une coupe courte, ce qui met Dagnan-Bouveret en rage. Il fera porter à son modèle une perruque pour le tableau.

* Le Salon désigne le salon annuel de peinture et de sculpture puis salon des artistes français à partir de 1881.

Portrait de Pascal Dagnan-Bouveret

Portrait de Pascal Dagnan-Bouveret
(sources : Wikipédia – Domaine public)

Le modèle

Le modèle qui a posé pour le tableau Marguerite au Sabbat est une actrice qui fut célèbre en son temps sous le nom de Suzanne Delvé, Suzanne Lucie Charlotte Vedelle de son véritable nom.

Née en 1892 à Paris, son enfance est chaotique : un père absent, une mère mercière frivole. Dès l’âge de huit ans, elle commence à poser comme modèle chez les artistes de Montmartre. Elle manque cependant plusieurs fois d’être abusée sans que cela ne semble inquiéter sa mère. À douze ans, elle est repérée par Madeleine Lemaire, une aquarelliste et femme du monde qui lui propose de jouer la Sainte Vierge dans une pastorale qu’elle donne dans un salon de musique de son ami le compositeur Reynaldo Hahn. Suzanne Delvé se découvre alors un goût et un talent pour le théâtre.

Elle est adoptée par une amie de Madeleine Lemaire, la comtesse de Plœuc, peintre et mondaine, et devient la coqueluche de cette petite société. Elle apprend le théâtre, récite et chante au cours des soirées.

À treize ans, elle tente de mettre fin à ses jours en se jetant dans la Seine.

Inscrite au conservatoire, elle joue des rôles d’ingénue ; elle reçoit le premier prix de comédie et le second de tragédie. Elle rencontre Julia Bartet, comédienne au théâtre français, qui lui présente le couturier Worth ainsi que Paul-Adolphe Dagnan-Bouveret pour qui elle pose en Ophélie. C’est également à cette époque qu’elle pose pour Dagnan-Bouveret pour le tableau Marguerite au sabbat. Elle épouse Ramiroff mais le mariage est sans lendemain.

Elle débute une carrière au cinéma muet vers 1912-13. Elle joue ainsi dans Accusée, levez-vous, le premier film de Maurice Tourneur puis dans Si l’empereur savait ça, le premier film français tourné à Hollywood. Elle rencontre alors Pierre Sabatier ainsi que Georges Milton.

Après-guerre, elle découvre la radio et devient productrice d’une émission sur France Culture qui durera jusqu’en 1975, « classiques d’hier et d’aujourd’hui » puis « problèmes d’hier et d’aujourd’hui ».

Suzanne Delvé visite par hasard le musée de Cognac en 1980. Émue de revoir cette toile et des souvenirs qu’elle suscitait, elle fait don à la ville de Cognac d’un de ses portraits, réalisé par Jules Cayron en 1933.

Elle décède en 1986.

Pour en savoir plus

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Crédits de cette publication

Textes : Laurence Chesneau-Dupin, directrice des Musées de Cognac  de 2000 à 2008, Stanislas Gautier, Musées de Cognac

Photographies : Christian Braud, Musées de Cognac ; Pierre-Emmanuel Laurent, Alienor.org, Conseil des musées

Préparation des sources et mises en conformité : Pierre-Emmanuel Laurent, Alienor.org, Conseil des musées

Mise en page, intégration web : Vincent Lagardère, Alienor.org, Conseil des musées

Remerciements : Catherine Wachs-Genest, directrice des musées de Cognac, Stéphanie Gautier, musées de Cognac

Référence bibliographique : Si c’était pour en arriver là !…, Souvenirs de Suzanne Delvé recueillis par Jaqueline Gast, Nouvelles éditions Debresse, Paris 1983