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C’est en 1890 que les premières femmes sont embauchées dans les ateliers de la Manufacture d’armes de Châtellerault : un atelier exclusivement féminin est alors créé pour répondre à une importante commande de fusils Lebel. Mais l’emploi des femmes rencontre de fortes réticences locales et dès 1892, une fois la commande exécutée, cet atelier est fermé.

Lorsque la guerre éclate à l’été 1914, une partie de l’effectif de la Manufacture, qui emploie alors 1 442 hommes, est appelée sous les drapeaux. Dès 1915, l’embauche de femmes dans les établissements de fabrication d’armement est vivement encouragée par le ministère de la Guerre, pour pallier le manque de main d’œuvre masculine et accroître la production d’armes nécessaires à l’effort de guerre.

À la Manufacture d’armes de Châtellerault, l’emploi des femmes est toujours frileux. Leur embauche, qui commence le 4 janvier 1915 à l’atelier « fusée », est très progressive ; seules des femmes habitant à Châtellerault même sont alors recrutées.

Le ministère de la Guerre rappelle à l’ordre à plusieurs reprises le Directeur, considérant qu’il n’y a pas assez de femmes dans le personnel de la Manufacture. Au premier janvier 1916, l’effectif féminin n’est encore que de 454 ouvrières, sur un total de 6 235 employés.

Nécessité faisant loi, à partir du printemps 1916, l’embauche de femmes se poursuit et s’intensifie. Elles sont près de 1000 en décembre 1916 et environ 1600 en octobre 1917. Elles représentent alors 22,5 % des effectifs de la Manufacture.

Elles occupent des postes de visiteuses, usineuses, mais aussi dactylographes ou expéditionnaires.

Préjugés, contrôles, inégalités

Le plus souvent, les femmes travaillant dans les manufactures d’armes comme celle de Châtellerault reçoivent un salaire inférieur à celui des hommes, les écarts étant plus importants encore pour les ouvrières professionnelles que pour les manœuvres. La question des salaires féminin est qualifiée de « problème délicat » par le ministère de la Guerre lui–même. La revendication « à travail égal, salaire égal » se heurte à de nombreuses difficultés, par exemple des différences dans le mode de rémunération, entre des femmes majoritairement payées à l’heure et aux pièces, tandis que les hommes le sont au devis.

À la Manufacture de Châtellerault, les femmes sont séparées des hommes, sous la surveillance constante des contremaîtres. Les soupçons ou préjugés à leur encontre sont nombreux, comme en témoignent les relevés de sanctions conservés dans les dossiers individuels.

Les ouvrières doivent s’adapter aux conditions de travail de l’usine, les aménagements faits à leur intention étant limités et tardifs. Les usineuses sont amenées à travailler debout et la nuit, le travail de nuit, interdit aux femmes depuis 1892, ayant été réintroduit dans les usines d’armement pour augmenter la production.

Travail et Maternité

La plupart des femmes embauchées a moins de 40 ans. Certaines sont mères de famille, et se pose pour elles la question de l’allaitement et de la garde des enfants.

La situation des femmes enceintes ou allaitant est particulièrement difficile. Si les femmes sont autorisées à sortir de l’établissement pour allaiter leur enfant, elles ne disposent pour cela que d’une demi-heure le matin et l’après-midi, sous le contrôle étroit des surveillants.

L’État se préoccupant de l’avenir et de la santé des enfants naissant pendant la guerre, il prend des mesures pour imposer aux usines de disposer d’une chambre d’allaitement.

Une chambre d’allaitement provisoire est ainsi installée dans un magasin de la Manufacture de Châtellerault au cours de l’année 1917. À la fin de cette même année, la Manufacture acquiert des terrains au 11 rue de Creuzé pour y créer une crèche. Les bâtiments sont construits au cours de l’année 1918 mais ne sont pas encore aménagés à la fin du conflit. Ils sont alors utilisés pour le logement des officiers. Ces bâtiments abritent aujourd’hui la crèche municipale « Coccinelle ».

La guerre est finie, retour au foyer

Dès la fin de la guerre, les femmes sont rapidement licenciées, en application des directives ministérielles prises deux jours après l’Armistice, afin de laisser la place aux hommes de retour du front, en particulier aux mutilés de guerre.

Alors qu’il y avait encore 1 424 ouvrières à la Manufacture d’Armes de Châtellerault le 2 novembre 1918, on n’en compte plus que 120 le 31 décembre 1918. 545 femmes quittent l’établissement dans la seule journée du 3 décembre.

Le nombre d’employées de bureau (80 en novembre 1918) n’a que très peu diminué jusqu’à la fin de 1918. Cependant, en avril 1919, les dames expéditionnaires n’ayant pas demandé à être classées comme ouvrières sont considérées comme « voulant quitter l’établissement ».

Au 31 décembre 1919, la Manufacture emploie 2 274 personnes, dont 152 mutilés de guerre et 78 femmes, surtout des veuves de guerre.

L’opinion publique ne semblait pas s’intéresser particulièrement au sort des femmes, plus soucieuse d’assurer aux mutilés de guerre un avenir dans le monde du travail, sur la base du schéma social d’emploi d’avant-guerre.

Bibliographie

Marie-Claude Albert (CCHA), Sophie Brégeaud-Romand (Musées), Joseph Chotard (CCHA), Martine Destouches (SHD), Anne-Élyse Lebourgeois (SHD), Ouvrières à la Manu pendant la Première Guerre mondiale“, Le Picton n° 254, mars 2019, p. 29-32.

Marie-Claude Albert, Pierre Bugnet, David Hamelin, Patrick Mortal, La manufacture d’armes de Châtellerault, une histoire sociale (1819-1968), Geste, 2013.

Marie-Claude Albert, Joseph Chotard, « Les 2 151 ouvrières de la manufacture d’armes pendant la Première Guerre mondiale », Revue d’Histoire du Pays châtelleraudais n° 34, 2017, p. 2-16.

Ouvrage collectif, Hommes et femmes dans les usines d’armement, aux sources d’une conscience ouvrière éclatée, 1914-1919, Institut fédéral d’Histoire sociale des Travailleurs de l’État-CGT avec le concours scientifique du Service Historique de la Défense et du CCHA, 2019.

Retour sur une exposition

Ouvrières à la Manu 14-18, Exposition réalisée par le Service Historique de la Défense et le Musée de Châtellerault, 2018 avec le concours du Centre Châtelleraudais d’Histoire et d’Archives (CCHA).

Crédits et remerciements

Remerciements à Suzanne Roy, Marie-Claude Albert, Joseph Chotard et Geneviève Millet, les membres du CCHA qui ont contribué à ce projet.

Textes et co-commissariat : Dominique Darres, Anne-Elyse Lebourgeois et Martine Destouches (SHD/CAAPC).

Conseil scientifique : Sophie Brégeaud-Romand

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